Drame de magazines, épisode deux
Hier, Dessert s’interrogeait sur la présence fort opportune d’échantillons collés direct dans le rédactionnel, le truc qui est censé répondre à certaines règles de déontologie journalistique, mais qui n’existe guère plus que dans nos cerveaux de midinettes romantiques éprises d’objectivité…
Je continue aujourd’hui. Alors oui, parlons encore aujourd’hui de placement de pub. Je n’évoquerai pas la quantité, (enfin si, j’ai compté 18 pages de pub avant d’arriver au sommaire de mon Marie Claire.)
Mais surtout, je m’interroge sur certains placements de pub que je trouve, euh… hasardeux on va dire.
Vous n’êtes pas sans savoir que la place des pages de pub dans votre magazine est ardemment négocié entre les annonceurs et le magazine. Et que, comme de par hasard c’est trop bien fait la vie, il y a toujours un subtil écho entre l’article de la page de gauche, et la pub de la page de droite.
Exemple: un superbe trench-robe drapé et structuré Burberry Prorsum tamponné “look du mois” page 53, et paf, page 55, une pub… Burberry Prorsum avec pile poil la même ceinture que dans la page “look du mois”.
Comme de par hasard, en face de la page 58 présentant quelques sacs géants jaune fluo, vous trouvez en face, page 59, une pub Paul Smith avec une magnifique robe… jaune fluo, comme c’est bien fait.
et page 60? un petit article make up, tendance nude, avec tout plein de jolis produits. Et page 61? et ben pas de pub avec une robe, dites donc. Ben non, un rouge à lèvres Dior. Qui irait vachement bien avec les produits de la page 60, enfin je dis ça, je dis rien.
Je m’arrête là, vous avez compris le principe, tout cela est très étudié. D’habitude je le vis plutôt bien, parce que pour moi tout cela est à égalité, les pubs me servent autant d’inspiration que les articles, je vois ça comme un ensemble, subtilement agencé par le service “vente d’espaces publicitaires”.
Sauf que parfois, gros couac. Cette subtile harmonie se brise, et ça ne va plus du tout.
Et à quelle occasion se brise t elle? Quand on attaque les sujets sérieux…
Ben oui, si j’achète Marie Claire, c’est parce qu’en une je lis “Avortement: pourquoi Marie Claire reprend le combat”, par exemple. (bon j’avoue que “Sexo: les hommes racontent ce qu’ils sentent en nous” m’a aussi interpellé. Mais passons) J’aime bien penser qu’on peut, dans le même magazine, s’interroger sur le choix du meilleur sérum peau parfaite et sur les vrais problèmes du vrai monde et des vrais gens.
Page 37, donc, un bel article sur des femmes parias en Inde, qui grâce à leur peinture traditionnelle, peuvent faire vivre leurs familles et envoyer leurs enfants à l’école: “Elles vivent aujourd’hui de leur art, qui, entre fleurs et divinité, milite pour plus d’égalité”. Un article touchant, qui raconte comment les intouchables se sont mises à copier les peintures des castes supérieures, s’affranchissant de leur rang, et en tirent aujourd’hui un revenu pour vivre à peu près décemment.
Toute plein d’optimisme à la lecture de cette article, mon regard se porte sur la page 43, et là, c’est le drame. Deux mannequins hautains paradent en plein désert, parées de foulards enroulés comme des saris, deux it bags hors de prix sur la tête, signé Kenzo.
Vous savez à quel point j’adore Kenzo. Mais là, c’est du foutage de gueule. Dois-je me sentir comme une intouchable qui peut accéder au luxe en m’affranchissant de mon autorisation de découvert?
Ou dois je juste voir une marque luxe qui s’encanaille dans un exotisme à deux balles ignorant la réalité de ce que signifie trop souvent une femme en sari portant une jarre d’eau sur la tête…
Dans le même genre, chez Grazia, un article terrible sur les gamins , toujours en Inde, travaillant des des conditions atroces sur le chantier des jeux du Comonwealth 2010. Dès 5 ans, embrigadés avec leur famille contre des promesses fumeuses dans les chantiers urbains, ils creusent et déblaient des gravas toute la journée.
La meuf page 53 dans sa robe Maje a beau avoir l’air extrêmement blasée, je ne suis pas sûre que le sort de ces gamins la touche beaucoup.
Honnêtement, les mags pourraient faire un effort, et renoncer à insérer des pages au milieu des articles sérieux, et les annonceurs renoncer à la moindre parcelle d’espace disponible, de toute façon, même pour eux, ça en devient contre productif… (Mon amour déçu pour Kenzo en témoigne…) Un peu de dignité, bordel.
A l’inverse, parfois c’est une pub choc, entre deux articles à la con qui vous remet les idées en place…
Page 183, toujours Grazia. Une campagne choc d’Amnesty International: sur un podium de défilé, un mec tabasse sa femme sous l’oeil un peu éteint du public. “Les violences conjugales, collection printemps/été. Les violations des droits humains sont toujours à la mode. Agissez avec Amnesty.”
Du coup, les angoisses existentielles de Virginie Ledoyen sur le thème “je me couperais bien les cheveux courts mais j’ose pas” reprennent leur juste place. En fait on s’en fout. Il y a des choses plus importantes dans la vie.
C’est un peu toute l’ambiguïté des magazines féminins. (et ne dites pas “arrêtez de les acheter”, ça n’est pas une option).
Être concernée et superficielle, engagée et futile, d’une page à l’autre, ça n’est pas toujours évident. Je refuse de croire que c’est impossible, parce que sinon, il faudrait devenir soit déprimée, soit conne. Concilier tout ça ne se fait pas sans quelques secousses…






très bel article fromage, avec des remarques et des exemples très pertinents.
Pour ma part je souhaite revenir sur un point de ton article:
“les hommes racontent ce qu’ils sentent en nous” ça s’est du sujet vendeur!!!! alors que sentent les hommes???
Fromage et moi on est en phase. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps en lisant l’article des enfants esclaves en Inde, et j’ai reposé mon magazine en me sentant un peu nulle à l’idée d’enchaîner avec la page suivante beaucoup plus futile.
ça ne veut pas dire que je ne veux pas lire de sujets “sérieux” dans les mags féminins, au contraire, mais ils pourraient peut être soigner leurs enchaînements…
Superbe, Fromage.
Et selon mon point de vue, le ton de ce billet est vraiment juste.
J’ai particulièrement apprécié ta conclusion. Ni dramatique, ni trop légère. Bien équilibrée.
Sans compromis en fait.
(Si je peux me permettre, c’est ce qui fait tout le charme de votre principe de base : Fromage ET Dessert. Pourquoi choisir?
)
Salut Fromage, et bravo pour ce billet au ton ultra-juste et aux exemples particulièrement bien choisis. Comme toi, je milite pour notre droit à concilier profondeur (ou tout au moins, ouverture au monde) et futilité (ou tout au moins fashion conscience ;-)), et je veux croire que c’est possible.
J’imagine cependant le casse-tête des maquettistes et des directrices de pub des magazines pour la mise en page, sachant que l’essentiel des insertions sert du maquillage, du parfum ou de la mode, avec au milieu quelques causes sensibles malgré tout…
Le vrai problème aujourd’hui c’est qu’on pourrait se dire que c’est seulement dans les magazines féminins qu’on peut parler du génocide du rwanda et tourner la page pour s’extasier devant le dernier sac Lancel à 870 euros…
et ben non même dans le monde ou libé vous pouvez faire cette expérience là ! a part que contrairement à Elle ils ne poussent pas jusqu’à répertorier les adresses en fin de Mag !
C’est clair que les enchaînements ne sont pas toujours super bien choisis !
Dans un autre genre, l’autre jour au ciné, j’ai vu la bande annonce du film “la rafle” (sur la rafle du vel d’hiv), à la fin de la bande annonce, j’en pleurais et juste derrière un film style grosse baston… Là aussi, ça fait super bizarre !
waffo je me sens moins seule grâce à toi!!! moi aussi j’ai pleuré devant la bande annonce du film la rafle !
Bel article, très pertinent
merci les filles!
@mag: permets toi, c’est tout à fait ça!
…Y a plus de 183 pages dans Grazia ???
OK, je sors
Un magazine féminin m’a récemment réconciliée avec les… magazines féminins, et accompagne désormais mes voyages en train. Il s’agit de “Causette”, un petit bijoux sans pub, mais c’est vrai avec quasi pas de mode (si ce n’est , comme le mois dernier, de magnifiques photos artistiques)… Mais un peu de pub quand même pour ce magazine associatif (si si!), distribué chez tous les bons marchants de journaux!